PETIT PAPA COLÈRE

À tous les enfants qui ont grandi dans le chaos, la discorde, la violence et le non-sens.

À tous ces coeurs brisés, ces destins noircis, ces enfants blessés qui deviendront souvent des adultes explosifs et carencés.

À toi, mon petit papa colère que j’aime malgré tout, toi qui n’est au fond qu’un enfant blessé qui n’a jamais guéri…

À tous ceux qui souffrent avec désespoir…

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Il fait beau et tu cries.

Il pleut et tu cries.

Il fait froid et tu cries.

Tu es en colère, toujours et encore. Pour moi, c’est normal puisque c’est ce que j’ai toujours connu. Un père qui crie, qui insulte, qui méprise, qui écorche, qui rage, qui serre les dents, qui bardasse en mots et en gestes lorsque ça ne suffit pas…Un père qui ne m’a jamais protégé. Un père qui m’a agressée psychologiquement toute ma vie. Un père révolté, agressif, immature, instable, malheureux et désemparé. Un père troublé par un passé trop douloureux pour lui, un bourreau ne s’étant jamais remis de son propre agresseur…

Le vent qui t’effleure t’irrite, le chien t’impatiente, la vie t’accable et que dire de moi qui te répond et qui ne te laisse pas me traiter comme une moins que rien. Ça, tu n’aimes pas ça, quand on ne se laisse pas faire…comme tous les bourreaux de ce monde…

Malgré cette enfance chaotique et brutale que tu m’as offerte, je sais dans mon coeur que tu es une bonne personne. Toutefois, les bonnes personnes au passé trouble et non réglé peuvent parfois devenir très nocive et dangereuse. Tu es, malheureusement, une de ces personnes toxiques desquelles j’ai dû dès mon plus jeune âge me protéger pour ne pas crever de peine et de peur, désemparée devant toute ta rage et ton mal de vivre.

J’ai rapidement été une enfant-adulte parce que tu étais un papa-enfant et j’ai très vite compris que je devais marcher à tes côtés en me préservant émotionnellement. J’ai compris à mon grand désarroi que je n’aurais jamais de père comme les autres et que je devrais t’aimer comme tu es, en gardant une distance émotive entre nous afin de demeurer impassible à tes éclats de colère et tes tornades identitaires.

Je n’ai jamais parlé de nous publiquement parce que c’est tabou parler de son bourreau, mais je tiens aujourd’hui à le faire parce que j’aimerais que cela inspire d’autres bourreaux à se prendre en main ou encore que cela inspire des enfants et même des adultes à faire la paix avec leur passé pour se réapproprier leur propre pouvoir et devenir le héros de leur vie en utilisant leur bagage de souffrance pour s’épanouir et incarner la résilience, l’espoir, le courage et l’humanité qui sommeille en chacun de nous.

Ce qui m’a motivée à publier ce texte c’est cet homme à la pharmacie qui criait à sa famille toutes sortes de phrases vides et brutales. Ça m’a rappelé toi qui m’humiliait en public et j’étais tellement en colère que j’ai failli aller voir cet homme et lui dire au visage: « Arrête de briser ta fille. Laisse-la vivre. Laisse-la s’émanciper. Épargne ta famille si tu n’as pas pu te sauver toi-même. Tu leur dois au moins ça: le respect et l’amour inconditionnel. »

J’aimerais que des vies soient épargnées de toute cette violence et cette colère si répandue.

J’aimerais que les gens qui souffrent se prennent en main pour ne pas briser ceux qui les entourent…

J’aimerais que chacun prenne le temps de plonger en lui et de reconnaître ses failles, ses blessures et ses sables mouvants sans se complaire dans le déni et le silence jusqu’à en perdre le contrôle de soi-même.

J’aimerais que chacun dise tout haut ce qu’il pense tout bas, mais refuse parfois de dire par ego: « Je m’excuse, je suis désolé, pardonne-moi, je t’aime ».

J’aimerais que chacun reconnaisse lorsqu’il s’égare de la voie du coeur et qu’il trouve en lui ou ailleurs la force et le soutien de transcender ses mécanismes de défenses, ses patterns, sa souffrance…

J’aimerais que les bourreaux guérissent la victime en eux.

J’aimerais que les victimes aient la force de ne pas devenir bourreaux et de pardonner.

J’aimerais pouvoir ne garder que le meilleur de toi, petit papa, car le reste je n’en veux pas et je ferai tout pour m’en sevrer.

C’est ce que je nous souhaite à nous tous, enfants-adultes et adultes-enfants, de faire la paix avec notre passé et par le fait même avec nous-mêmes.

Ne laissons pas la colère nous gagner.

Ne laissons pas notre tristesse porter un masque plus dur qui ne lui va pas bien, de peur de paraître trop faible.

Soyons l’adulte que nous aurions voulu rencontrer enfant.

Soyons des bonnes personnes et non des brutes en quête d’amour.

Soyons plus forts que la souffrance qui nous tenaille les tripes. Tenons-lui tête. Domptons la bête qui sommeille en nous. Prenons le temps de nous apprivoiser; une émotion à la fois, une situation à la fois, une relation à la fois.

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Crédits photo: Alvaro Tapia

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